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Portrait du trompettiste Stephane Belmondo

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On a longtemps voulu voir dans les frères Belmondo seulement des durs à cuire du hard bop. Fortes têtes d’un jazz qui n’a peur de rien, parrains d’une famille habituée des clubs de jazz et stephane_belmondodes jam sessions de haute volée, ils ont incarné pendant une décennie l’image d’une musique jouée jusqu’à l’épuisement avec une fougue avec laquelle il est difficile de rivaliser. Avec le temps, le cliché s’est estompé et les frères Belmondo ont révélé deux tempéraments généreux et surprenants, d’une sensibilité incomparable, totalement dévoués à leur art investi jusqu’à la perfection. Au bugle ou à la trompette, Stéphane Belmondo a notamment révélé une personnalité musicale sans grand équivalent qui en fait l’un des instrumentistes les plus recherchés parmi ses pairs. Qu’il se montre poète de la ligne brisée ou colosse du phrasé, virtuose explosif ou elliptique avec une science rare du silence, il compte incontestablement parmi les talents exceptionnels que le jazz compte en France à l’heure actuelle.

 

Dans la famille Belmondo, on dit au sujet de Stéphane que la musique est venue chez lui avant les mots. Son père Yvan est généreux, fier de ses garçons mais inflexible en ce qui concerne leur apprentissage. Ancien saxophoniste de métier, il connaît le prix de la musique, la rigueur instrumentale, l’honnêteté musicale, le goût du travail bien fait. Il a su inculquer très tôt ces valeurs dans l’esprit des deux frères, qui en ont fait des principes de vie : l’originalité est au prix de l’effort, la liberté n’est pas un dû mais l’exigence un devoir. Après avoir commencé à l’accordéon, Stéphane adopte la trompette qu’il débute avant l’âge de dix ans. Il étudie le cornet à pistons au conservatoire d’Aix-en-Provence, puis intègre la classe de trompette dans celui de Marseille. Le jazz vient de loin, grâce à la magie des ondes longues de la radio publique, qui leur permet de capter avec avidité, à l’autre bout de la France, l’atmosphère des clubs parisiens desquels ils seront bientôt des figures familières.

 

En 1986, son premier prix de trompette décroché à Marseille, il est temps pour Stéphane Belmondo d’aller au contact du jazz vif et de connaître cette période initiatique par laquelle passent tous les prétendants au rang de jazzman. Il lui faut « monter » à Paris. C’est une période continue d’innombrables rencontres, de groupes d’un soir, de bœufs mémorables et d’amitié mêlée d’émulation. Le chemin de Stéphane croise notamment celui du pianiste René Urtreger, entre autres irréductibles boppers, et des regrettés Alby Cullaz et Michel Graillier, deux de ces musiciens de l’ombre porteurs d’un savoir musical immense. Peu après son arrivée dans la capitale, il rejoint le big band Lumière de Laurent Cugny, qui a convaincu l’arrangeur Gil Evans, sa principale source d’inspiration, de venir en France contribuer au répertoire de son orchestre. Il en résultera deux disques, une tournée européenne forte en émotions, et de nombreux souvenirs attachés à la silhouette frêle de cet exceptionnel orchestrateur admiré par Miles Davis.

 

Un soir de 1987, alors qu’il joue au Palace, un club aujourd’hui disparu, Stéphane est entendu par Chet Baker qui l’invite à se joindre à lui pour le concert qu’il doit donner le lendemain au New Morning. Sur scène, Chet présente Stéphane à son public comme le trompettiste le plus prometteur de sa génération en Europe. Il s’en suivra de longues conversations entre eux et des bœufs nocturnes en tête-à-tête qui achèvent de convaincre le jeune homme de suivre la voie du jazz. En 2002, pour célébrer le quinzième anniversaire de sa disparition, Stéphane a rejoué quelques thèmes associés à la mémoire du trompettiste en compagnie de Jean-Louis Rassinfosse et de Philippe Catherine, deux anciens partenaires de Chet Baker.

 

Pendant trois ans, de 1987 à 1990, Stéphane va faire partie de groupes qui font battre le cœur des clubs de jazz comme le quartet du pianiste Kirk Lightsey ou le quintet du contrebassiste Pierre Boussaguet, dans lequel jouent son frère et Jacky Terrasson, alors à ses débuts. La collaboration avec Boussaguet débouchera sur un disque qui permet à Stéphane d’enregistrer en compagnie de l’une de ses idoles : le trompettiste américain Tom Harrell.

 

Après une parenthèse jazz fusion dans le groupe Abus, emmené par Pierrejean Gaucher jusqu’au Chili en 1990, Stéphane devient l’un des solistes préférés de Michel Legrand, qui l’engage dans son big band et le fait participer régulièrement à des nombreuses séances de studios. C’est ainsi qu’il participe à la rencontre du compositeur avec Stéphane Grappelli sur la scène de l’Olympia en 1992 et voyage en tournée de par le monde jusqu’au Japon. En parallèle, Stéphane devient l’un des piliers du big band créé par son frère avec le saxophoniste François Théberge et il joue également avec le « Big One » de Jean-Michel Pilc, formation de treize musiciens qui marqua les esprits malgré une existence éphémère.

 

En 1993, les Belmondo se retrouvent pour former un quintet auquel Stéphane consacre une bonne partie de son énergie. Un premier disque est gravé cette année-là, avant que les deux frères ne rejoignent le trio de Dee Dee Bridgewater qui a le projet de chanter les compositions d’un Père du hard bop, le pianiste Horace Silver. Par leur connaissance intime du genre et leur connivence de soufflants, ils sont une pièce maîtresse de la réussite de l’album réalisée par la chanteuse, « Love and Peace » (Verve). Impressionné par leur contribution, Horace Silver leur décernera à tous deux à l’issue des séances d’enregistrement des éloges qui valent tous les diplômes. Le second album qu’ils réalisent avec leur quintet, « For All Friends », sur le label hollandais Challenge, est à la hauteur de leur réputation grandissante. A la fin de l’année 1994, les frangins reçoivent en toute logique le Prix Django Reinhardt de l’Académie du jazz, qui récompense le musicien français de l’année. – Signe que l’aura de son talent excède désormais la seule sphère du jazz, Stéphane est sollicité par Alain Bashung pour participer au disque « Chatterton » que signe alors le chanteur.

 

Curieux de se frotter à la scène américaine et avide de nouvelles rencontres, Stéphane décide en 1995 d’aller vivre dans La Mecque du jazz, New York. De Toshiko Akiyoshi à Al Foster en passant par Mark Turner et David Kikoski, il jouera avec un nombre considérable de musiciens établis ou en pleine ascension. Son quartet, qui est engagé au fameux Blue Note, comprend James Hurt au piano, Ugonna Okegwo à la contrebasse et Nasheet Waits à la batterie. En parallèle, il retrouve Dee Dee Bridgewater pour une tournée américaine qui les mène au festival de Newport et sur la scène illustre du Carnegie Hall.

 

Entre 1997 et 1999, la carrière de Stéphane se partage entre les Etats-Unis et l’Europe. Il enregistre à New York avec le pianiste Donald Brown, ancien directeur musical d’Art Blakey, tandis qu’à Paris, il participe avec son frère aux expérimentations du DJ Frédéric Galliano, tête chercheuse du monde des musiques électroniques. Leur quintet n’est pas pour autant en sommeil puisque paraît, en 1999, un troisième album, « Infinity » (Shaï), qui laisse plus d’un auditeur sous le choc d’une musique ardente jouée avec emportement.

 

Avec son retour définitif à Paris, Stéphane devient un musicien extrêmement sollicité, sans grand rival pour l’éclipser. On l’entend dans les groupes du batteur André Ceccarelli, du bassiste Jean-Marc Jafet, ou du pianiste Andy Emler dans un quintet auquel participe Dave Liebman. Il est encore aux côtés des pianistes Franck Amsallem et Antonio Farao quand il ne joue pas en tête à tête avec le guitariste Sylvain Luc dans un duo lumineux qui a captivé tous ceux qui l’ont entendu. Leur disque « Ameskeri » remporte tous les suffrages. Son expérience lui vaut de contribuer au développement de modèles de bugle et de trompette du prestigieux facteur d’instruments Henri Selmer, commercialisés en 2001 sous la référence « Concept ». Il fait également partie de l’équipe des professeurs de l’IACP, une école de musique professionnelle dont son frère assure la direction pédagogique.

 

Après avoir été l’un des principaux solistes du groupe réuni par François Théberge autour de Lee Konitz pour en célébrer la musique, Stéphane fait partie du nouvel ensemble du saxophoniste canadien qui joue le répertoire présenté sur l’album « Elénar » (Effendi). Il est surtout, depuis le printemps 2003, le magnifique interprète de l’« Hymne au Soleil », un programme d’œuvres de compositeurs français du XXème siècle tels que Lili Boulanger et Maurice Duruflé, arrangées par Lionel Belmondo pour un ensemble de onze musiciens où se côtoient jazzmen et instrumentistes venus des grands ensembles classiques.

 

Le voici désormais à la tête d’un projet mûri sans précipitation autour de chansons de Stevie Wonder. Pas les grands tubes, mais des compositions qui font le pont entre l’univers du « Little Genius » devenu un géant de la chanson américaine et le monde du jazz qui lui va comme un gant – « The Jazz Soul of Little Stevie » : c’était le titre du second album de Wonder pour Motown ; c’est un peu la philosophie de cette aventure. Si Lionel est venu naturellement l’épauler dans la préparation de l’album, c’est le contexte du quartet que Stéphane Belmondo a choisi pour faire entendre l’étendue de son talent, sa sensibilité bouleversante et son lyrisme à fleur de cuivre qui en font l’un des musiciens les plus attachants de la scène française.

Discographie

 

En leader (ou co-leader)

  • Stéphane Belmondo Quartet, « Wonderland », 2004, B-Flat.
  • Belmondo, « Hymne au Soleil », 2003, B-Flat.
  • Belmondo Quintet, « Live au Plana », 2001, Plana Prod.
  • Stéphane Belmondo & Sylvain Luc, « Ameskeri », 1999, Shaï.
  • Belmondo Quintet, « Infinity », 1999, Shaï.
  • Belmondo Quintet, « For All Friends », 1994, Challenge.
  • Lionel et Stéphane Belmondo Quintet, 1993, Jazz à Reims.

 

En sideman

  • François Théberge, « Elénar », 2003, Effendi.
  • Jean-Louis Murat, « Lilith », 2003, Labels.
  • Olivier Témime, « Saï Saï Saï », 2002, Elabeth.
  • François Théberge featuring Lee Konitz, « Music of Konitz », 2002, Effendi.
  • Jean-Marc Jafet, « Douceur Lunaire », 2000, RDC Records.
  • André Ceccarelli 4tet+, « 61:32 », 1999, RCA Victor.
  • Chic Hot, « Satyagraha », 1999, Lusafrica.
  • Donald Brown, « Enchanté », 1999, Space Time Records.
  • Andy Emler, « Sombritude », 1999, Casa Studio.
  • François Théberge and The Medium Band, 1999, Round Records.
  • Frédéric Galliano Electronic Sextet, « Live Infinis », 1998, F-Com.
  • Frédéric Galliano, « Espaces Baroques », 1997, F-Com.
  • François Théberge, « Asteur », 1997, Lazer Prod.
  • Alain Bashung, « Confessions publiques », 1996, Polydor.
  • Gilles Naturel, « Naturel », 1995, JMS.
  • Michel Legrand, « Big Band », 1995, Verve.
  • Jean-Marc Jafet, « Agora », 1994, JMS.
  • Jean-Loup Longnon, « Cyclades », 1994, JMS.
  • Orchestre National de Jazz Laurent Cugny, « Yesternow », 1994, Verve.
  • Alain Bashung, « Chatterton », 1994, Barclay.
  • Dee Dee Bridgewater, « Love and Peace, A Tribute to Horace Silver », 1994, Verve.
  • Elisabeth Kontomanou, « Golden Key », 1993, EMP.
  • Jean-Michel Pilc, « Big One », 1993, EMP.
  • Simon Goubert, « Couleurs de peaux », 1993, Seventh.
  • Marcel Azzola, « L’accordéoniste, hommage à Edith Piaf », 1993, Verve.
  • Laurent Cugny Big Band Lumière « Dromesko », 1993, EmArcy.
  • Manu Pekar & Passages featuring Dave Liebman, « New Songs », 1992, Gorgone.
  • Michel Legrand & Stéphane Grappelli, « Legrand/Grappelli », 1992, Verve
  • Pierre Boussaguet Quintet Special Guest Tom Harrell, 1991, Jazz aux Remparts.
  • ABUS, « Manèges », 1991, Musiclip.
  • Laurent Cugny Big Band Lumière, « Santander », 1990, EmArcy.
  • « Johnnie & Jazz - Live in Paris », 1989, compilation produite par les Whisky Johnnie Walker.
  • Marcel Zanini featuring Sam Woodyard, « Patchwork ! », 1988, That’s Jazz.
  • Gil Evans & Laurent Cugny Big Band Lumière, « Rhythm A Ning », 1987, EmArcy.
  • Gil Evans & Laurent Cugny Big Band Lumière, « Golden Hair », 1987, EmArcy.